Billet

L’encyclique Laudato si du pape François, tout le monde s’accorde à le dire, est un événement : pour la première fois un pontife romain aborde de manière systématique la question de l’écologie. Événement aussi, parce que nombre de chefs d’États et de leaders d’opinion ont salué dans ce texte un courage, une audace qui, pour le moment, semblent leur manquer.

Nombreux furent les médias, de toutes obédiences, qui se sont fait l’écho, très majoritairement positif, de l’encyclique. De manière unanime on salue un pape qui enjoint à tous les décideurs de prendre conscience de l’urgence écologique. Mais l’événement que l’écume des jours médiatique rend peut-être inaudible, la vraie révolution en profondeur, touche aux fondements même de la théologie. C’est que l’écologie selon François n’est pas d’abord une question morale, éthique ou politique. L’écologie bergoglienne se fonde sur une théologie de la Création conséquente avec elle-même. Avec l’avènement de Jean-Paul II la théologie fondamentale a intégré la question de la religion de l’autre. Avec François désormais la théologie aura aussi à prendre en charge le questionnement planétaire et cosmologique de l’évolution, qui, de la mondialisation à la question du post-humanisme, de l’exploration du cosmos à la sauvegarde de la Création, fixe pour longtemps un nouveau cadre pour la théologie fondamentale. Rien de moins que l’avenir de l’humanité est en jeu.

Cette encyclique, qui prend son temps, que son auteur définit comme une « longue réflexion à la fois joyeuse et dramatique » (§ 246), commence par décrire « ce qui se passe dans notre maison ». François évoque, comme premier enjeu crucial pour l’avenir, la question de l’eau. Question symbolique autant que radicale : celle de la vie elle-même ! Au cœur de l’encyclique se trouve une théologie évangélique de la Création qui incite à porter un regard de foi sur le monde et son histoire. Faisant écho à Léon XIII et Pie XI tout autant qu’à Paul VI, le pape se fonde sur la doctrine de l’unicité du genre humain et de la terre qui l’accueille. Mais ce faisant, François propose un déplacement, un décentrement , car il s’agit de passer de l’anthropocentrisme moderne à une humilitas inaugurale qui loin d’avilir l’homme ou de l’écraser, le rend d’autant plus grand qu’il retrouve sa condition d’enfant de Dieu. Il ne s’agit pas d’enchaîner Prométhée, il s’agit de convertir sa volonté de dominer en volonté de construire durablement.

Dans cette encyclique, le pape veut déployer une « écologie intégrale ». Puisque « tout est lié » (§ 137), cette écologie intégrale va du politique au spirituel, du dialogue interreligieux au dialogue avec la science. Voilà un concept nouveau qui va de pair avec celui de « plénitude humaine » (§ 189). « Locataire. Loca-Terre, Dieu soit loué », chantait, poète et prophète, Jean-Louis Aubert, en 1989, en parlant du destin des hommes. Les théologiens, nous sommes désormais invités par François à retrousser les manches pour construire une théologie durable. Théologiens, à vos articles, à vos livres, à vos colloques !

Michel DENEKEN


Actualité

Sur quelques enjeux dogmatiques du synode romain consacré à la famille

La réalité familiale ne relève pas tout entière, c’est trop évident, de la théologie dogmatique : le synode devra se saisir d’enjeux éthiques, canoniques, pastoraux, qui impliquent à leur tour une description sociologique, psychologique, culturelle, elle-même passablement différenciée de la famille.
Il demeure que le sacrement de mariage institue dans la Nouvelle Alliance le régime surnaturel de la réalité du couple et de la famille, et c’est dans ce cadre christologique et pneumatologique que s’inscriront au synode les reprises dogmatiques de la problématique familiale. Il n’est pas inutile d’en représenter l’actualité pour l’intelligence de la foi, sous la forme d’un elenchus méthodique :

  • Comment procurer au titre christologique d’« Époux » une signification humaine prégnante, alors que Jésus est resté célibataire et sans enfant au regard du monde ? Ceci contre une conception de ce titre qui serait trop marginale à force d’être trop sublime, et donc en rupture avec la vérité simple de l’incarnation.
  • Comment envisager la grâce du mariage devant l’horizon de la vie éternelle inaugurée dans le baptême ? L’eschatologie réunit en effet dans la charité trinitaire inamissible ceux que la charité du Fils et de l’Esprit avait commencé d’unir, selon l’économie temporelle du salut, dans l’amour conjugal et parental. « La femme de ma vie », s’exclame l’expression commune ; « la femme de ma vie éternelle », ajoute le disciple du Ressuscité.  
  • La grâce de la confirmation, qui vient au secours des opérations du psychisme humain dans leur variété qualifiée (une pensée n’est pas une émotion qui n’est pas elle-même un acte de volonté) n’est-elle pas indispensable, stricto sensu, à la performance de la grâce du mariage ? La logique de l’initiation traditionnelle (baptême, confirmation, eucharistie) peut-elle être méconnue longtemps encore au détriment de l’alliance avec Dieu et avec le prochain conjugal ?
  • Mis à part les procédures canoniques de reconnaissance de nullité du mariage sacramentel, comment peut-on rendre concevable dans le cadre systématique de la pneumatologie l’échec du « Don de Dieu » (cf. Jn 4,10) qui s’est opéré dans la grâce authentique du sacrement, lorsqu’il fut authentique ? Si la grâce du baptême a pu réussir jusqu’au martyre dont nul baptisé ne se croit capable (cf. les martyrs de la trappe de Thibarine), comment refuser à l’Esprit-Saint une puissance de sauver un mariage dont les conjoints ne se croient plus capables ?

Philippe Vallin


Lectures

  • Frédérique Poulet, Célébrer l’Eucharistie après Auschwitz. Penser la théodicée sur un mode sacramentel, « Cogitatio fidei », Cerf, Paris, 2015, 373 p.
    Comment continuer à célébrer l’Eucharistie comme un chant d’actions de grâce après l’expérience humaine du mal absolu ? Comment faire mémoire de la Pâque du Seigneur alors que le simple constat de l’expérience génocidaire met le sujet croyant face à une situation-limite de mal où, a priori, seul le silence, abasourdi, signifie l’incapacité pour l’homme d’exprimer un mal qui le dépasse dans son contenu et dans son sens ? Telle est la problématique soulevée par Frédérique Poulet dans cet ouvrage. Qualifié de « mystère d’iniquité », le mal absolu y est analysé à l’aide d’une précieuse étude concernant non seulement les récits de la cène dans les évangiles, mais aussi les divers textes liturgiques concernant les célébrations eucharistiques, notamment orientales. Cette démarche, à la fois philologique, exégétique et historique trouve une saveur singulière dès lors qu’elle est située à l’aune de sa problématique philosophique (symbolique) et théologique (kénotique). L’action eucharistique est décrite par l’auteur comme une « théodicée kénotique » récapitulant, assumant et, pour ainsi dire, transfigurant, le mystère d’iniquité, en une « kénose de gloire » dont l’eucharistie serait le lieu. « Dans un monde où le silence de Dieu face au mal pourrait paraître grandissant, le sacrement de l’Eucharistie est le lieu audacieux de l’épiphanie d’une présence de Dieu abandonnée dans la kénose » (p.330).
  • Daniel Blaj, Yves Congar, pionnier de l’œcuménisme. Comment accueillir les valeurs des autres chrétiens, « La part-Dieu », Lessius, Paris, 2015, 240 p.
    Dans cet ouvrage, l’auteur s’interroge sur les tensions inhérentes entre ecclésiologie catholique et œcuménisme dans la trajectoire, tout autant historique que théologique, d’Yves Congar. L’œcuménisme est-il réduit à être le parent pauvre, voire l’annexe apologétique, de l’ecclésiologie ? Assurément pas. Pour Daniel Blaj, l’œcuménisme chez Congar est inclus, dans sa forme même, à l’ecclésiologie catholique dans sa tradition la plus saillante : l’intégration de l’œcuménisme à une ecclésiologie catholique est l’expression de la catholicité de cette dernière. L’auteur parlera en ce sens de « l’intégration du principe ecclésiologique de l’œcuménisme ». L’œcuménisme étant ainsi de quelque manière concomitant à la catholicité de l’Eglise en tant que communion, mais aussi en tant qu’institution.
  • Christoph Theobald, Selon l’Esprit de sainteté. Genèse d’une théologie systématique, « Cogitatio fidei », Cerf, Paris, 2015, 539 p.
    « Une théologie systématique est-elle encore de mise ? Comment penser une telle entreprise théologique, fondamentale et dogmatique, à l’orée du troisième millénaire ? ». Tel est l’objectif du jésuite : redessiner à travers les styles de différents auteurs ou de différentes thématiques théologiques, les conditions de possibilité d’une théologie systématique se fondant sur une pneumatologie insufflant l’Esprit de sainteté dans l’histoire. C’est au sein de l’œuvre de Hans Urs von Balthasar que Christoph Theobald pense déceler cette libre détermination du christianisme comme style. L’acte de foi y est décrit comme perception d’une « concordance », appelée encore « argument d’authenticité ou de sainteté » : « L’acte de foi doit en effet se rendre d’abord sensible au fait « esthétique » que la figure christique se mesure par elle-même en mesurant un aspect d’elle-même par un autre pour prouver leur accord mutuel et interne ; « accord » qui est en dernière instance la « correspondance » absolue (Übereinstimmung) entre la mission du Christ et son existence, rapportées à son obéissance au Père. Nous nous approchons ici du centre même du christianisme – la sainteté du Christ comme manifestation unique du Dieu trois fois saint dans notre histoire » (p. 156). Plus qu’une genèse à l’état embryonnaire d’une théologie systématique, le jésuite propose en réalité au lecteur d’entrer dans un vaste édifice aux fondements solides et à l’architecture élevée dont le chantier nous semble être le véritable accomplissement d’une œuvre théologique tout empreinte de son style propre.

Sébastien Milazzo


Nouvelles de la faculté et autres

  • Soutenance de thèse de Monsieur Roger GIL, le lundi 26 octobre à 14 h au Palais Universitaire, salle Tauler, sur le thème « Hilaire de Poitiers questionné par l’humanité souffrante du Verbe incarné », sous la direction de Mme Françoise Vinel.
  • Colloque Recherches de science religieuse (RSR) sur le thème : « Christianisme et Judaïsme depuis Nostra Aetate » à l’occasion du 50e anniversaire du concile Vatican II, du mercredi 18 (19h30 à 21h30) au jeudi 19 (9h à 17h30) novembre 2015, au Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris. Pour les étudiants une validation est possible. Ce colloque est aussi l’occasion de la rencontre annuelle d’AETC-France (AG de 17h à 18h30 le mercredi 18). Renseignements et inscription au colloque : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Renseignements AETC-France : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..
  • Le Centre Théologique de Meylan Grenoble cherche à recruter un(e) théologien(ne) http://www.ctm-grenoble.org/
    La Faculté de théologie de l’Université Catholique de Louvain recrute un(e) professeur(e) d’histoire du christianisme à temps plein.

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