Billet : Histoire du christianisme ancien & Théologie

L'étude du christianisme ancien a connu au cours de ces dernières décennies un nouvel essor fortement diversifié, qui s'est accompagné, par ailleurs, d’une attention renouvelée de la part des savants à la culture païenne tardo-antique qui lui était contemporaine. Cet essor s'est manifesté dans toute une série de travaux consacrés, par exemple, à la (re)découverte de textes peu connus des origines chrétiennes comme les apocryphes, ou à la mise au point des questions les plus importantes concernant le rapport entre le christianisme et ses racines juives ou le pouvoir impérial romain.

En effet, on peut s'approcher du christianisme ancien, une période fascinante mais aussi très complexe, selon des perspectives et des méthodes bien différentes, ce qui est favorisé par l'abondance relative des sources littéraires – sans aucun doute, malgré quelques pertes significatives, plus riches par rapport à la production gréco-latine profane – qui, surtout pour les trois premiers siècles, supplée aux carences de la documentation épigraphico-archéologique. On peut étudier cette histoire passionnante du point de vue de la mise en place progressive des institutions ecclésiastiques, de la distinction entre clergé et simples laïcs, comme l'a bien fait A. Faivre, qui fut longtemps enseignant d'Histoire de l'Église ancienne et Patrologie auprès de la Faculté de théologie catholique, ou des événements principaux qui ont caractérisé le chemin de la religion chrétienne à l'intérieur des structures socio-politiques et culturelles de l'Empire romain. Mais notre connaissance historique ainsi que littéraire des origines chrétiennes se révèlerait très fragmentaire et en même temps fallacieuse, si on ne prenait pas également en compte la haute réflexion théologique que les sources paléochrétiennes présentent et qui caractérise toute la première histoire de cette religion.

 

Sur l'emploi du terme « théologie » à propos des origines chrétiennes il faut apporter au préalable quelques précisions nécessaires. Si la philosophie ancienne avait utilisé ce mot pour caractériser chaque discours concernant la divinité – c'est pourquoi Platon (Rép. 2, 379a) fait remarquer, à cet égard, qu'il faut bien représenter la divinité en tant qu'origine des biens, non pas des maux, même dans la production poétique – et, au sens technique, pour désigner la forme la plus élevée de philosophie – pour Aristote (Métaph. 6, 1026a, 18-21), elle est supérieure aux deux autres philosophies théorétiques, les mathématiques et la physique, parce qu'elle s'occupe de l'être en tant qu'être, Dieu moteur immobile de toutes les réalités –, il est intéressant de remarquer que le christianisme des premiers siècles ne connaît presque pas le terme : quand Méliton, évêque de Sardes, dans son Apologie – que nous connaissons en fragments – adressée à l'empereur Marc Aurèle – nous sommes, donc, dans la seconde moitié du IIème s. –, parle de sa religion, il la définit « notre philosophie », c'est-à-dire, selon la signification propre à ce terme à cette époque, un ensemble de doctrines ainsi qu'une règle de vie et une méthode d'ascèse et de perfection spirituelle. C'est seulement dans le milieu chrétien alexandrin, engagé dans un affrontement serré avec la philosophie grecque et les tendances gnostiques, qu'on commence à employer de façon significative le mot « théologie » à propos de la pensée chrétienne, pour produire un système analogue à celui de la philosophie, en se basant cependant, paradoxalement, sur un présupposé étranger au raisonnement philosophique, c'est-à-dire sur la révélation divine en Jésus Christ. En particulier c'est à partir d'Origène (première moitié du IIIème s.), qui présente 40 occurrences de théologhia par rapport aux 12 de Clément et à l'absence significative du mot chez l'exégète et philosophe juif Philon – on peut trouver dans les œuvres de ce dernier seulement quelques occurrences de theologoi ou du verbe theologheo, tous les deux appartenant au même milieu culturel – que le terme « théologie » devient courant chez les chrétiens. Et c'est justement dans la richesse croissante de l'élaboration théologique, comme le montrent en particulier les débats qui conduisent, du concile de Nicée (325) à celui de Chalcédoine (451), à la formulation de la plupart des dogmes catholiques, qu'il faut repérer, à long terme, la spécificité du christianisme par rapport à la religion grecque et latine, basée sur la répétitivité cultuelle et dépourvue d'un corpus cohérent des doctrines religieuses, et même à son enracinement juif – il suffit de penser à la réflexion de Paul, déjà à l'aube du christianisme, sur l'opposition foi en Jésus Christ-Loi juive–, si bien que même les genres littéraires profanes proprement étrangers à cette spéculation, comme les genres poétiques, seront employés par les chrétiens dans les siècles IV et V pour véhiculer polémiques théologiques ou interprétations bibliques.

L'histoire du christianisme ancien est donc l'histoire de ce processus qui va de l'inculturation gréco-latine de cette religion à la christianisation de la culture profane.

Par ailleurs, cette valorisation progressive de la réflexion théologique ne comporte pas chez les chrétiens des deux premiers siècles l'absence d'une théologie au sens étymologique du terme, c'est-à-dire d'un discours sur Dieu : les chrétiens des premiers siècles, de façon magmatique, ont pensé des choses différentes sur Dieu, mais en présentant tous comme dénominateur commun l'intime conviction que Jésus-Christ avait un rapport privilégié avec Dieu et qu'il était la voie véritable du salut. C'est pourquoi c'est à l'historien du christianisme ancien – et l'équipe de recherche sur le christianisme ancien et médiéval de notre faculté, l'ERCAM, se place pleinement dans cette perspective méthodologique – de montrer aussi comment, à partir de ces prononciations originaires au pluriel et non systématiques en matière christologique et trinitaire ainsi qu'anthropologique, on parvient à une définition partagée du credo et de la sotériologie – ici s’insère la nécessité d'étudier de près la dialectique orthodoxie-hérésie qui s'instaure dans le christianisme très tôt, à partir de la fin du Ier s.-début du IIème s., et l'élaboration progressive d'un canon scripturaire proprement chrétien –, et comment cette évolution se croise avec le rapport entre le christianisme et la culture gréco-latine et avec sa situation à l'intérieur de la politique de l'Empire romain face aux événements cruciaux des siècles III à V.


La pensée du mois : Christianisme ancien et culture gréco-latine

«Si les philosophes et principalement les platoniciens ont parfois quelques vérités conformes à nos vérités religieuses, nous ne devons pas les rejeter, mais les leur ravir comme à d'injustes possesseurs et les faire passer à notre usage. Le peuple d'Israël rencontra chez les Egyptiens, non-seulement des idoles et des fardeaux accablants qu'il devait fuir et détester, mais encore des vases d'or et d'argent, des vêtements précieux, qu'il leur enleva secrètement en sortant de l'Egypte, pour les employer à de plus saints usages. Il ne le fit pas de sa propre autorité, mais par un commandement exprès de la part de Dieu : et les Egyptiens ignorant leur dessein leur confiaient ces richesses, dont ils faisaient eux-mêmes un criminel abus. De même les sciences des infidèles ne renferment pas uniquement des fictions superstitieuses et des fables, des prescriptions onéreuses et vaines, que nous devons tous fuir et détester, en nous séparant de la société païenne sous la conduite du Christ. Elles contiennent aussi ce que les arts libéraux ont de plus propre à servir la vérité, d'excellents préceptes des mœurs, quelques vérités relatives au culte d'un Dieu unique. C'est là leur or et leur argent... En brisant tous les liens qui l'attachaient à leur société perverse, le chrétien doit enlever ces richesses pour les faire servir à la juste cause de la diffusion de l'Evangile ».

Nous avons choisi en tant que pensée du mois ce passage tiré du deuxième livre du De doctrina christiana (chap. 40, 60) d'Augustin pour montrer comment la complexité de l'étude des premiers textes chrétiens dépend aussi du rapport original entre la nouveauté chrétienne, élaborée à partir du judaïsme, et la culture gréco-romaine païenne, dont les chrétiens proposent progressivement une véritable reformatio in melius, comme l'a heureusement dit l'un des spécialistes les plus importants de l'Antiquité tardive, récemment disparu, J. Fontaine. Le texte d'Augustin est très clair à cet égard, en reconnaissant la pleine légitimité morale de l'emploi de la culture profane de la part des chrétiens, tout comme les Hébreux dans leur fuite dans Ex. 3, 21-22 et 12, 35-36, avaient soustrait aux Egyptiens leurs vaisselles d'or et d'argent et les vêtements précieux : l'allégorie des biens soustraits aux Egyptiens fait référence justement à la science profane que les païens avaient mal employée alors que seuls les chrétiens pouvaient la pratiquer désormais de façon correcte.

C'est pourquoi l'histoire du christianisme ancien prend l'aspect d'une véritable science intégrée de l'Antiquité : de ce rapport complexe entre christianisme et culture classique résulte, en effet, la nécessité, pour ceux qui s'occupent de l'étude des premiers siècles de l'ère chrétienne, de bien maîtriser aussi les catégories culturelles de l'antiquité gréco-latine pour aboutir à une vision exhaustive des changements connus par les racines biblico-chrétiennes suite à ce processus d'inculturation, auquel, par ailleurs, la culture européenne doit beaucoup. C'est justement une perspective méthodologique qui caractérise aussi l'enseignement d'Histoire du christianisme ancien et Patrologie auprès de notre faculté.

Michele CUTINO


Lectures

  • Paradeisos. Genèse et métamorphose de la notion de paradis dans l’Antiquité. Actes publiés sous la direction d’ERIC MORVILLEZ, Paris 2014 [Éditions de Boccard, Orient et Méditerranée n° 15].
    Le colloque tenu en Avignon, au Palais des Papes, au printemps 2009, dont les actes sont publiés dans ce volume, a été l’occasion de reformuler par une démarche transversale et comparatiste la genèse et les métamorphoses du concept de paradis : de l’Éden biblique aux parcs assyriens ou perses, des paradeisoi hellénistiques imités aux jardins romains ordonnancés, de l’avatar du paradisus chrétien à l’ultime déclinaison profane omeyyade.
  • Les dossiers de la Correspondance d’Ambroise. Bilan et perspectives. Actes de la journée d’études ambrosiennes (28 novembre 2013, Palais Universitaire, Strasbourg), édités par MICHELE CUTINO et FRANÇOISE VINEL, RET, Supplément 2, décembre 2014 (XXII + 211 p.).
    Les Actes contenus dans ce volume rassemblent les travaux présentés par plusieurs chercheurs à l’occasion de la journée d’études organisée le 28 novembre 2013 par l’EA 4377 (Équipe d’accueil de Théologie catholique et de Sciences religieuses) de l’Université de Strasbourg, en particulier par sa composante ERCAM (Équipe de recherche sur le christianisme ancien et médiéval), en collaboration aussi avec « Sources chrétiennes ». Cette journée avait deux objectifs : celui de prolonger la réflexion sur la correspondance d’Ambroise de Milan entamée à l’occasion du colloque international de Saint Étienne - Lyon en 2009 consacré à celle-ci, dont les Actes ont été publiés en 2012 par les soins d’A. Canellis, et, par conséquent, celui de parvenir, à travers le débat critique, à une perspective partagée le plus possible par les chercheurs afin d’organiser concrètement la publication de cette correspondance dans la collection des Sources chrétiennes.
  • Le miel des Écritures. Cahiers de Biblindex 1, éd. S. BADILITA - L. MELLERIN, Cahiers de Biblia Patristica (CBP 15). 364 p., 148 x 210 mm, 2015.
    Le miel des Écritures invite le lecteur dans les ateliers du projet Biblindex et, à travers les recherches qu’il rend possible, dans les ruches des auteurs étudiés, là où exégètes, historiens, catéchètes, prédicateurs, théologiens, évêques butinent inlassablement la prairie de fleurs des Écritures. Les contributions traitent d’abord du judaïsme hellénistique, avec Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe, pour aborder ensuite l’époque patristique. Après Cyrille de Jérusalem, les Pères cappadociens et Jean Chrysostome font l’objet de trois chapitres complémentaires. Du côté latin, deux études sont consacrées à Ambroise de Milan : l’une transversale, sur ses usages de Vieilles Latines, l’autre spécifique à une œuvre, le De Helia.

Nouvelles de la faculté et autres

  • Dans le cadre du programme de recherches de l'UMR 7044 L’Église dans la cité tardo-antique (http://archimede.unistra.fr/programmes-de-recherche/equipes/equipe-ii-histoire-culturelle-et anthropologique-des-mondes-grec-et-romain/leglise-dans-la-cite-tardo-antique/) les organisateurs M. Cutino, O. Huck et F. Vinel proposent de se retrouver en novembre 2015, pour une deuxième table ronde, les vendredi 6 (après-midi) et samedi 7 (matin). Tel qu'ils l'envisagent à cette date, l'ordre du jour de cette rencontre devrait être le suivant :
    - 1/ présentation d'un projet de colloque, début 2018 (prochain quinquennal budgétaire), portant sur le thème des réseaux d'influence du clergé tardo-antique/ (date et thème ouverts à la discussion) ;
    - 2/ quatre interventions, suivies de discussions et réparties comme suit :
    vendredi 06/11 après-midi : Jean-Marie SALAMITO (PR Paris IV) - Les réseaux de relation des évêques du point de vue économique ; Dominic MOREAU (MCF Lille) - Les réseaux épiscopaux « hérétiques » : moteur l'établissement des géographies civile et ecclésiastique dans les Balkans romains tardifs ?
    samedi 07/11 matin : Michele CUTINO (PR Strasbourg) - Ambroise de Milan comme « patron » : à propos des lettres 61 & 62 ; Jacques CHANEZ (Doctorant Strasbourg) - Le rôle des évêques dans les troubles urbains causés par les querelles théologiques (première moitié du IVe siècle).
  • À partir du printemps 2016 (date à préciser), dans le cadre des activités de l'ERCAM, se déroulera une journée d'études consacrée à l'histoire de la théologie chrétienne ancienne et médiévale. Cette première journée sera consacrée à « L'augustinisme de l'Antiquité tardive jusqu'à l'époque moderne » ; les intervenants seront M. Cutino, J.M. Salamito, G. Lettieri, S. Icard, W. Peze, P. Chambert-Protat.
  • Soutenance de thèse de Madame Nesina GRÜTTER, le mardi 22 septembre à 8 h à l’Université de Bâle, sur le thème « Quasi Nahum. Ein vergleich des Masoretischen Textes und der Septuaginta des Nahumbuches », sous la co-direction de MM. Eberhard Bons et Hans-Peter Mathys.
  • Soutenance de thèse de Madame Françoise BIVER, le jeudi 24 septembre à 14 h au Palais Universitaire, salle Tauler, sur le thème « Evangeliar. Aarbechtsgrupp”Iwwersetzung vun des Bibel op Lëtzebuergesch” (2009). Luxembourg : Archevêché/Saint-Paul : considérations historiques, théologiques et exégétiques appliquées à la traduction de l’évangéliaire en luxembourgeois », sous la co-direction de MM. Eberhard Bons et Jan Joosten.
  • Poste de Professeur-e associé-e ou assistant-e en éthique à l’université de Genève (https://www.unige.ch/theologie/faculte/emploi/)

__________________________________

Télécharger l'article complet