Billet

On peut avoir du talent,
on peut avoir l’agilité, la vitesse, la vision,
on peut avoir l’habileté, la force, la foi,
et on peut avoir du courage,
mais on n’est rien sans l’esprit d’équipe.

Quand j’aurais le don de prophétie,
la science de tous les mystères et de toute la connaissance,
quand j’aurais la foi la plus totale, au point de déplacer les montagnes,
si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien.

Le spectateur de la récente coupe du monde de rugby qui connaît un tant soit peu son Nouveau Testament aura rapidement fait le lien entre le premier énoncé, une publicité à la gloire d’une banque proférée par une légende du rugby, et le second qui se trouve au début de l’hymne à l’amour de la première épître aux Corinthiens (1 Co 13).

À travers le temps et l’espace une même forme littéraire est mise au service de deux entreprises de persuasion aux motivations et objectifs bien différents. Le publiciste connaissait-il le texte de Saint Paul ? S’y est-il référé consciemment ou par vague réminiscence d’une mémoire collective ? Ou bien les deux auteurs ont-ils eu ce même coup de génie par pur hasard, sans qu’il faille nécessairement établir une dépendance de l’un envers l’autre ?
La proximité des deux textes relève de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’intertextualité ». Elle a été définie sous cette appellation pour la première fois par Julia Kristeva : « Le texte est une permutation de textes, une intertextualité : dans l’espace d’un texte plusieurs énoncés, pris à d’autres textes, se croisent et se neutralisent. (...) Tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte. » (Sèmeiôtikè. Recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil, 1969, p. 113 et 146).

L’exégèse biblique s’est emparée d’emblée de cette théorisation du phénomène intertextuel comme d’un formidable levier pour saisir la relation complexe entre l’Ancien et le Nouveau Testament. L’index du Novum Testamentum Graece de Nestle-Aland, sans être exhaustif, recense en effet près d’un millier de citations ou d’allusions aux Écritures juives. Cerner le fonctionnement de certaines citations marquantes, mesurer le décalage qu’elles créent entre la version originale et sa reprise, définir la fonction nouvelle qui leur est assignée dans un contexte différent, évaluer leur influence sur l’interprétation, constituent quelques-unes des tâches que s’est données le séminaire de recherche en Nouveau Testament de cette année. Il se clôturera par une journée d’études, le 26 février, portant sur les fonctions argumentatives des citations de l’Ancien Testament dans le Nouveau.

Nathalie Siffer, Denis Fricker


Paroles du mois : l’intertextualité dans les religions révélées

« Ce qui est vrai de tout texte, à savoir qu’il pointe vers un texte de référence, est encore plus vrai de la Bible. Paul Ricœur a dit de la Bible qu’elle constitue le plus grand intertexte vivant. Le texte biblique vit en effet de relecture de textes anciens, sans cesse repris, réinterprétés, actualisés, en vue d’en redire la pertinence dans le présent. »
A. Curtis et D. Marguerat (éd.), Intertextualités. La Bible en échos, Genève, Labor et Fides, 2000, p. 9.

« Les rabbins qui ont élaboré la manière midrashique de lire considéraient la Bible comme un énorme système de sens, chaque partie commentant ou complétant tout autre partie. Ils étaient ainsi capables de fabriquer de nouveaux récits à partir de fragments des anciens textes de la Bible elle-même. »
D. Boyarin, Le Christ juif. À la recherche des origines, Paris, Cerf, 2014, p. 96-97

« Peu de commentateurs musulmans ont tenu compte de l’intertextualité externe, bien que le Coran soit lui-même parfois très explicite sur la question. Cette approche part du point de vue que, pour être clairement compris, de nombreux passages nécessitent que l’on se réfère à divers textes antérieurs, notamment dans les domaines bibliques et parabibliques. Dans cette optique le texte coranique se comporte également comme un hypertexte, mais cette fois au sens où il renvoie de façon plus ou moins explicite à ces corpus extérieurs à lui, de manière à ce que le lecteur y trouve les références à partir desquelles son discours apparaît porteur du sens à la fois le plus évident et le plus complet. »
G. Godillot, « L’abrogation selon le Coran à la lumière des homélies pseudo-clémentines »,
dans M. Azaiez (éd.), S. Mervin (coll.), Le Coran. Nouvelles approches, Paris, CNRS éditions, 2013 p. 207.


Lectures

L’année 2015 a vu paraître de nouveaux volumes qui viennent enrichir les deux grandes collections de commentaires scientifiques en français des écrits du Nouveau Testament :

  • C. FOCANT, Les lettres aux Philippiens et à Philémon (Commentaire biblique : Nouveau Testament 11), Paris, Cerf, 2015, 263 p.
  • D. MARGUERAT, Les Actes des apôtres (13–28) (Commentaire du Nouveau Testament Vb), Genève, Labor et Fides, 2015, 394 p.
    Un ouvrage fort instructif pour poursuivre la réflexion après le Synode sur la famille, en reconsidérant les données du Nouveau Testament sur le divorce :
  • J.P. MEIER, Jésus et le divorce, Paris, Cerf, 2015, 149 p. (extrait de son œuvre magistrale Un certain juif. Les données de l’histoire).

Nouvelles de la Faculté

Journées d’études les 5-6 janvier 2016 : « Conjugalité, mariage, famille : retour sur le Synode. »
Programme disponible ici (Pdf)

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