Billet : Un génocide en terre chrétienne catholique, le Rwanda (1959-1994)

Le Rwanda est devenu célèbre en 1994 en raison de la tentative d'extermination totale des Tutsi, avec leurs amis-parents-soutiens parmi les Hutu et les Twa : entre 800 000 et un million de victimes en trois mois, avec comme armes principales des outils agricoles, la machette en particulier.

En proportion, l'artisanat génocidaire rwandais a fait bien plus de morts que le système industriel nazi (1940-1945), plus que le Goulag stalinien, plus que les rizières maudites des Khmers rouges (1975-1979) ; il n'y a guère que le premier génocide de la Modernité, celui des Arméniens en 1915 pratiqué par le régime Jeune-Turc de l'empire ottoman, qui atteigne ce degré d'efficacité et de célérité dans l'horreur. Ce qui fait la spécificité du génocide des Tutsi du Rwanda n'est presque jamais relevé : des chrétiens hutu, très majoritairement catholiques (environ 70 % de la population en 1994), ont exterminé d'autres chrétiens surtout tutsi, sans respect des prêtres, religieux et religieuses, séminaristes, en profanant les églises qui telle celle de Nyamata furent le théâtre de boucheries. Le catholicisme contemporain, si avide de repentance, ne s'est pas penché sur ce scandale à faire hurler les pierres : sans doute parce que le nombrilisme occidental tend à marginaliser ce qui ne l'affecte pas directement ou bien, à la façon de Bernard Lugan, il écarte la difficulté par une prétendue christianisation superficielle. Taux record de pratique religieuse, catéchèse longue et précocement inculturée, engagement des laïcs massif – l'homme-orchestre du génocide, Théoneste Bagosora, était un dirigeant de la puissante Légion de Marie –, séminaires pleins, 2,5 fois plus de vocations sacerdotales qu'en France : une chrétienté superficielle, vraiment ?

Un jeune théologien catholique américain, James Jay Carney, a soutenu une thèse en 2011 qui a été publiée en 2013. Il y relève le défi, en historien de l'Église contemporaine, d'étudier la part proprement catholique d'un génocide dont les spécialistes nient la dimension religieuse car, mise à part la minuscule minorité musulmane (< 2%) qui a localement été menacée, des catholiques ont « coupé », brûlé, noyé des catholiques, des protestants ont tué d'autres protestants. Rien de semblable aux guerres de religion du XVIe siècle en France ou aux abominations de « l'État islamique » en Irak et Syrie. J.J Carney explique avec méthode et sur la base d'un solide corpus de sources comment ce « royaume chrétien » sous tutelle belge devint une république indépendante tout aussi chrétienne en 1959-1962, avec un Grégoire Kayibanda et ses compagnons du parti Parmehutu tous très proches de l'Église, le premier président constitutionnel ayant été jociste puis à la direction du journal catholique et ayant fondé avec son épouse la Légion de Marie dans le pays. Il montre aussi comment l'épiscopat, mené par le Père blanc suisse André Perraudin, et à l'exception de Mgr Bigirumawmi, a assimilé la Question sociale réelle au Rwanda à une lecture ethnicisée (Hutu opprimés contre Tutsi oppresseurs). La doctrine sociale de l'Église, l'option préférentielle pour les pauvres présente à Vatican II et consacrée à Medellin, l'essor de la démocratie chrétienne, tout a concouru à la mise en place d'un État bien en phase avec Dignitatis humanae, à la fois laïque dans sa forme et bienveillant envers le catholicisme, un exemple de séparation en trompe-l'oeil imaginée par Jacques Maritain. Le Rwanda des Ière et IIe Républiques est en phase avec les idéaux de Vatican II, ce que ne souligne pas l'auteur qui a (trop) été à l'école des jésuites américains, ses évêques en 1962 (3 sur 4 sont autochtones) ont tous été dans la majorité conciliaire et s'en réclament ardemment. La faute de Mgr Perraudin et avec lui de la hiérarchie rwandaise fut celle observée en 1938 avec le « Heil Hitler Kardinal » de Vienne : une excessive immersion dans la société de son temps. Pour l'archevêque de Kabgayi et ses confrères comme Mgr Vincent Nsengiyumva, assassiné par le F.P.R. en représailles en 1994, le modèle néo-intransigeant, héritage révisé par le Concile de l'État confessionnel syllabusien, a été trop prégnant au point de se laisser aller à cautionner un pouvoir qui dérivait en dehors des 10 Commandements dès les massacres de 1963-1964.


La parole du mois

« On ne peut geler l'autorité magistérielle de l'Église à l'année 1962 – ceci doit être bien clair pour la Fraternité [sacerdotale Saint Pie X]. Cependant, à certains de ceux qui se proclament comme de grands défenseurs du Concile, il doit aussi être rappelé que Vatican II renferme l'entière histoire doctrinale de l'Église. Celui qui veut obéir au Concile, doit accepter la foi professée au cours des siècles et il ne peut couper les racines dont l'arbre vit. » (Benoît XVI, Lettre aux évêques de l'Église catholique au sujet de la levée de l'excommunication des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre, 10 mars 2009).

Entre l'évolutionnisme condamné d'un Alfred Loisy et le providentialisme au premier degré de l'histoire sainte d'antan, l'historien(ne) de l'Église moderne et contemporaine travaille à éclairer, à l'instar des autres disciplines de la théologie mais pas moins qu'elles, ce qu'est « la foi professée au cours des siècles » et par ex. comment l'année 1962 a pu être relue, idéologisée, brouillée, combien le monde « de ce temps » (cf. Gaudium et spes) a changé depuis la clôture du concile Vatican II.


Lectures pour approfondir le sujet du billet

Hélène DUMAS, Le Génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda, Seuil, 2014, 384 p.

  • Publication de la thèse qui a choisi une approche micro-historique : quelques secteurs d'une commune pas très éloignée de la capitale Kigali sont étudiés au microscope pour la période 1990 (début des incursions du F.P.R.) à la fin du génocide en 1994 et au triomphe du F.P.R. L'auteur reconstitue les événements, les discours, les modes et les lieux de tueries avec une minutie qui par endroit glace le sang Elle reconnaît n'avoir pas pris le religieux comme objet d'étude alors qu'il affleure partout dans le livre au fil des témoignages. Elle m'a confié vouloir s'atteler à cette tâche dans le futur.

James Jay CARNEY, Rwanda Before the Genocide. Catholic Politics and Ethnic Discourse in the Late Colonial Era, Oxford University Press USA, 2013, 358 p. [Le Rwanda avant le génocide. Politique catholique et discours ethnique à la fin de l'époque coloniale.]

  • L'ouvrage fait la part belle, d'où son titre, à la période 1950-1962 mais il évoque largement le premier XXe siècle avec les phases de l'évangélisation qui débute en 1900 et surtout il aborde les deux crises (1963-1964 et 1973) qui annoncent le génocide de 1994.

Bernard LUGAN, Rwanda, le génocide, l'Église et la démocratie, Éd. Du Rocher, 2004, 242 p.

  • On a évoqué le principal reproche fait à cette analyse qui s'appuie en outre à l'excès sur l'historiographie « ethnicisée » du premier XXe siècle.

Jean-Pierre CHRETIEN, Marcel KABANDA, Rwanda, racisme et génocide. L'idéologie hamitique, Belin, 2013, 304 p.

  • L'idéologie « hamitique » – en référence à la figure biblique de Ham – forgée à la fin du XIXe siècle en Europe est disséquée dans sa genèse et les auteurs montrent qu'elle informe les représentations dès le premier colonisateur allemand du Ruanda-Urundi puis des autorités de tutelle belges et jusqu'aux Pères blancs, spécialement avec Mgr Léon Classe, bien en amont de la décision d'inscrire la mention tutsi-hutu-twa sur les cartes d'identité. Toutefois la démonstration tend à minimiser la distinction sociale dominante tutsi-hutu, distinction qui se durcit au XIXe siècle dès avant l'arrivée du colonisateur allemand. Allemands et Belges l'ont trouvée mais, du fait de l'idéologie hamitique, ont parachevé un processus amorcé sous Kigeli IV Rwabugiri (1853-1895), avant-dernier souverain indépendant d'un Rwanda en expansion au détriment des petits États à dynasties hutu du Nord.

Jean-Pierre CHRETIEN, Jean-François DUPAQUIER, Burundi 1972 au bord des génocides, Karthala, 2007, 496 p.

  • Il est indispensable pour comprendre l'histoire du Rwanda contemporain de s'intéresser à celle de son voisin, un royaume de même culture (les langues locales sont très proches) devenu république en 1966 mais longtemps sous une dominante tutsi. Les massacres au Burundi, spécialement celui de 1972, ont été perpétrés par l'armée tutsi contre les élites hutu, soit le miroir inversé du Rwanda. Les auteurs évoquent l'attitude contrastée de l'Église burundaise en 1972, le pays est le plus catholique d'Afrique juste devant le Rwanda ; des résistances plus nombreuses ont été observées. En 1994, alors que le président hutu burundais était tué avec son homologue rwandais, Juvénal Habyarimana, dans l'attentat contre l'avion qui ramenait ce dernier à Kigali, une union nationale a coupé court aux violences au Burundi tandis que le jour-même, le génocide démarrait au Rwanda.

André PERRAUDIN, Un évêque au Rwanda. « Par-dessus tout la charité », les six premières années de mon épiscopat, Éd. Saint-Augustin, 2003, 443 p.

  • Le plaidoyer pro-domo de l'évêque (1914-2003) qui a joué, avec la tutelle belge au départ, un rôle déterminant pour le Rwanda à partir de sa nomination comme Vicaire apostolique en 1956 et jusqu'à la fin de la IIe République en 1994. Il ne regrette rien... et il importe de comprendre pourquoi.

Parmi les parutions récentes :

Philippe LEVILLAIN, La Papauté foudroyée. La face cachée d'une renonciation, Tallandier, 2015, 254 p.

  • Faute de dévoiler une quelconque « face cachée », l'ouvrage est une brève synthèse du pontificat de Benoît XVI et des débuts de celui du pape François.

Nouvelles de la faculté et autres lieux

Après la première expérience d'E.C.I. (évaluation continue intégrale en Licence) en 2013-2014, une nouvelle formule s'achèvera courant juillet, avec la première session de rattrapage juxtaposée au régime E.C.I.
Puisse-t-elle être favorable aux étudiants sérieux et travailleurs qui jouiront ensuite, comme les enseignants et le secrétariat, d'un repos amplement mérité.

Luc Perrin


  • Pour préparer les Semaines sociales de France 2015 : Visioconférence – Stammtisch, Mardi 2 juin à 19 h 15 au FEC, 17, place Saint-Etienne. « Quel apport du christianisme dans l’espace public ? » avec le pasteur François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France, M. Jean Picq, président de Chambre honoraire à la Cour des Comptes, professeur à Sciences Po, P. Alain Thomasset, sj, professeur de théologie morale au Centre Sèvres-Facultés jésuites de Paris, président de l’Association de théologiens pour l’étude de la morale (ATEM). Une brève présentation de la session sera faite en fin de conférence. La discussion se poursuivra sur place à Strasbourg autour d’un verre et de bretzels...
  • Soutenance de thèse de Monsieur Jean MACÉ, le samedi 13 juin à 14h en salle 47 au Palais Universitaire, sur le thème « Pénitence et rémission des péchés dans les communautés chrétiennes des IIème et IIIème siècles. De la Didachè à la Didascalie ».
  • Le congrès annuel de l'ATEM (Association de théologiens pour l'étude de la morale) aura lieu à Trento (Italie) du 26 au 29 août 2015 et sera consacré à la question : « Quelle identité de l'éthique théologique aujourd'hui ? Pour quel service ? » Il est possible de participer sans être membre de l'ATEM.
  • Congrès international de l'Association Européenne de Théologie Catholique à Leuven (Belgique) du 17 au 20 septembre 2015 sur le thème : « L'âme de la théologie. Sur le rôle de l'Écriture en théologie ». Cette rencontre qui a lieu tous les deux ans réunit quelque 250 théologiens européens de toutes disciplines. Mais on peut participer sans être membre de l'association. La section française est présidée par Marie-Jo Thiel. Répondez à l'appel à communications, au Prix de l'article ou livre en théologie, inscrivez-vous :
  • Colloque universitaire international à l'occasion du bicentenaire de la naissance de Don Bosco (1815) à Lyon du 14 au 16 octobre 2015 sur le thème Les intuitions pédagogiques de Don Bosco. Renseignements et inscriptions : www.centrejeanbosco.com

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