Billet : Le « drame de la scolastique » ou Qu’est-ce que savoir au Moyen Âge ?

Dans son sens traditionnel, la « scolastique » recouvre l’ensemble de modalités d’enseignement et de productions intellectuelles en usage dans les universités médiévales, où l’assimilation du patrimoine de savoir biblique et patristique s’accompagne de l’application des outils conceptuels hérités de la philosophie gréco-arabe.

Ce double héritage, chrétien et païen, a contribué à la reconstruction du débat doctrinal scolastique dans les termes de la relation entre foi et raison. Considéré par l’historiographie comme le problème médiéval par excellence, le « drame de la scolastique », selon l’expression forgée par Alain de Libera, s’est imposé comme grille de lecture du savoir chrétien depuis saint Anselme jusqu’à ses prolongements contemporains chez Jean-Paul II.

Derrière la question qui ouvre ce billet s’annonce une volonté d’ouverture. Des tendances historiographiques récentes favorisent une approche plus englobante de l’exercice intellectuel au Moyen Âge, au-delà des cloisonnements disciplinaires et des barrières méthodologiques. Dans l’heureuse formule des éditeurs de Vera doctrina : L’idée de doctrine d’Augustin à Descartes (2009), « l’âge doctrinal du vrai est celui où l’on a pensé que la vérité est quelque chose qui avant tout s’enseigne ». Savoir, au Moyen Âge, est faire doctrine. « Doctrine » s’entend ici non point comme un discours doctrinaire, mais bien comme les différentes façons attestées au Moyen Âge de donner une forme rationnelle et normative à un savoir reçu comme vrai, en vue d’influencer les pratiques religieuses et le comportement moral des individus.

L’avantage de cette démarche, attesté par des travaux récents, est triple. Premièrement, l’éventail des modalités et des pratiques du savoir au Moyen Âge s’offre à nous sans a priori axiologique. L’ouvrage collectif dirigé par S. Piron et R. Lerner, Marguerite Porète : perspectives historiques, philosophiques et littéraires (Vrin, 2013) s’inscrit dans cette perspective : dans la mesure où elle entend donner une forme recevable à la vérité de foi, la littérature mystique d’une béguine est, selon d’autres modalités et conditionnements historiques, tout autant « doctrine » que la théologie pratiquée par les maîtres universitaires.

Un deuxième avantage de cette approche tient à son effet érosif sur la division clerc-laïc. L’histoire de la doctrine peut s’intéresser aux laïcs comme agents de la production intellectuelle selon des modalités diverses : d’une refonte de la culture savante (Dante, Raymond Lulle, Christine de Pizan) à une « vulgarisation » du savoir universitaire par des pratiques religieuses alternatives (la « mystique rhénane » du XIVe siècle). Ruedi Imbach et C. König-Pralong ont creusé ce nouveau chantier avec Le défi laïque. Existe-t-il une philosophie de laïcs au Moyen Âge ? (2013).

Enfin, une pratique historienne attentive aux conditionnements sociaux du faire doctrine entend dépasser des catégories figées comme « scolasticisme » et « humanisme », censées désigner des registres divergents et circonscrits de l’action savante. Dans un ouvrage récent, Clément VI au travail. Lire, écrire, prêcher au XIVe siècle (2015), Étienne Anheim nous montre comment la tradition de savoir universitaire et clérical n’est pas contradictoire avec les sensibilités littéraires et rhétoriques du pape avignonnais.

Isabel Iribarren


La parole du mois

« Pour la connaissance de la civilisation d’une époque, l’illusion même dans laquelle ont vécu les contemporains a la valeur d’une vérité. »
Johann Huizinga, L’Automne du Moyen Âge (1919)

Malgré toutes ses limites et approximations, le célèbre ouvrage de Huizinga n’est pas dépourvu d’intuitions géniales. Ici, l’« illusion » relève un élément essentiel, qu’on peut articuler dans les termes de Jacques Le Goff : le sens d’une société doit être cherché dans son système de représentations et la place qu’il occupe dans les structures sociales. Mais l’« illusion » pointe aussi une autre thèse chère à Huizinga et élaborée dans son fameux essai Homo ludens (1938) : celle de la fonction sociale du jeu. Les spectacles chevaleresques, les cathédrales gothiques, comme les joutes scolastiques, sont autant de mises en action des désirs et des rêves – de réduire la violence réelle, d’anticiper la Jérusalem céleste, de récupérer le savoir originel jadis perdu.


Lectures

Parutions récentes :

  • J. Dalarun, La Vie retrouvée de François d'Assise, Paris : Éditions franciscaines, 2015.
    Tout médiéviste intéressé à l’histoire religieuse du Moyen Âge aurait été sensible à l’annonce faite en janvier 2015 par l’historien du franciscanisme Jacques Dalarun, portant sur sa découverte d’une Vie inédite de François d’Assise. Rédigée comme les deux autres par Thomas de Celano, la « vie retrouvée » se situe dans les années 1230, entre la Vita prima de 1228 qui vient sceller la canonisation de François et la secunda de 1246-1247. Le manuscrit, un recueil mal ficelé pas plus grand qu’un paquet de cigarettes, contient également la Légende ombrienne, document central de la « question franciscaine ». Le présent volume constitue une traduction française pour ainsi dire provisoire, prémices du travail d’édition critique auquel s’attellera J. Dalarun avec une équipe montée par la BnF et l’IRHT. Seule Vie rédigée sous la direction d’Élie de Cortone, frère laïc fort controversé de son temps, le bilan de la portée historique de ce nouvel élément versé au dossier hagiographique de François est attendu de tous !
  • C. Grellard, De la certitude volontaire. Débats nominalistes sur la foi à la fin du Moyen Âge, Paris : Publications de la Sorbonne, 2014.
    Spécialiste des courants philosophiques « sceptiques » au Moyen Âge, Christophe Grellard (EPHE) propose ici une étude novatrice d’une question mieux connue par ses prolongements au XIXe siècle chez le cardinal Newman : à savoir, les modalités psychologiques de l’adhésion à la foi. Un tel assentiment procède-t-il de la seule volonté, sans motifs rationnels qui la déterminent ? En reprenant à nouveaux frais la question du lien entre volontarisme et nominalisme privilégiée par l’historiographie, l’auteur se focalise sur le débat entre Guillaume d’Ockham et le dominicain Robert Holcot pour montrer de façon convaincante que ce qui est en jeu chez les nominalistes est plutôt la portée de la naturalisation des états mentaux. Or, des théologiens nominalistes postérieurs chercheront une voie moyenne entre volontarisme et naturalisme pour revenir à des positions plus classiques. Quoi qu’il en soit des allers-retours polémiques, une constante dans ces débats est l’importance accordée à la conviction intime, symptomatique des mutations qui accompagnent le christianisme au Moyen Âge tardif.
  • Ph. CAPELLE-DUMONT et Y. COURTEL (sous la dir. de), Religion et liberté, Presses Universitaires de Strasbourg, « Philosophie de la religion », 2015, 272 p.
    Religion et liberté, ces deux vocables, ici réunis par une audacieuse conjonction de coordination, soulèvent des questions dont on a cru trop vite, jusque dans un passé philosophique récent, qu'elles étaient définitivement réglées. Si l'enjeu est devenu de taille en effet, il se trouve à présent redoublé par la complexité d’un phénomène qui se déploie désormais jusqu’au paroxysme dans la violence et la paix, la soumission et la libération, l’assujettissement et l’émancipation. Ce volume convoque les meilleurs spécialistes des religions (judaïsme, christianisme, islam, hindouisme, bouddhisme) et leurs diverses approches philosophiques (phénoménologie, philosophie analytique, éthique, analyste des textes sacrés, théologie) afin de proposer une ressaisie des deux concepts et de leur complexe relation. Les conditions sont ici réunies pour jeter les bases de nouvelles perspectives.
  • E. BONS et P. POUCHELLE (ed.), The Psalms of Solomon. Language, History, Theology ("Early Judaism and Its Literature", vol. 40), Atlanta Ga.: Society of Biblical Literature, 2015, 240 p.
    This volume offers a fresh look at the pseudepigraphal Psalms of Solomon. The First International Meeting on the Psalms of Solomon brought together researchers whose work focuses on the Psalms of Solomon, experts on the Septuagint, and scholars of Jewish Hellenistic literature to consider anew questions surrounding the text. In an effort to expand our understanding of first-century BCE Jewish theology, these revised essays engage linguistic, historical, and theological issues, including the original language of the Psalms, their political, social, and religious contexts, and their theological intentions.
    The contributors are Kenneth Atkinson, Sven Behnke, Eberhard Bons, Benedikt Eckhardt, Brad Embry, Jan Joosten, Patrick Pouchelle, Joseph L. Trafton, and Rodney A. Werline.

Nouvelles de la faculté et autres lieux

Informations diverses (Strasbourg)

 

  • Le Master d'Études Médiévales Interdisciplinaires de Strasbourg, existant depuis 2011, est une formation réellement interdisciplinaire résultant de la mise en commun de l'offre de formation de plusieurs composantes de l’Université de Strasbourg, présentant des approches diverses mais complémentaires des sources médiévales. Les étudiants bénéficieront de la grande richesse documentaire de Strasbourg et de sa proximité avec le monde germanique.
    Le Master comporte trois mentions : Histoire, Lettres et Théologie.
    Objectif pédagogique : formation à la recherche donnant accès au doctorat dans les meilleures conditions.
    Objectif scientifique : compréhension des sociétés médiévales dans leur globalité, grâce à une ouverture à la diversité des sources, des problématiques, des méthodes de travail des archéologues, canonistes, historiens de l'art, linguistes, littéraires, philosophes, théologiens, historiens, musicologues travaillant sur la période médiévale.
    Site web en préparation. Site provisionnel : http://histoire.unistra.fr/offre-de-formation/master/etudes-medievales-interdisciplinaires/
  • Journée d'études le 5 mai 2015, puis colloque national des Espaces de réflexion éthique les 10 et 11 septembre 2015 à Strasbourg sur le thème Questions éthiques posées par la mort encéphalique. Il est possible de participer sans être membre.
  • Colloque La Conjugalité, Approche disciplinaire, évolution historique, conceptions religieuses, reconnaissance institutionnelle, 18 et 19 mai 2015, Salle Tauler, Palais Universitaire.

Informations diverses (autres lieux en France ou en Europe)

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