Billet : Exégèse & Théologie

Dans un avant-propos à son commentaire de Luc (1) édité en 1921, le Père M.-J. Lagrange, fondateur de l'École Biblique de Jérusalem, s'excuse platement d'offrir au lecteur un commentaire de Luc, « hélas ! », dit-il, « beaucoup plus littéraire que théologique ». Il souhaite donc qu'un théologien puisse s'en servir pour « pénétrer plus avant dans l'intelligence de la Parole de Dieu » et clôt modestement par une citation de Virgile : « Non omnia possumus omnes » (en substance : on ne peut pas tout faire !) Le pionnier de l'exégèse francophone catholique limite ainsi l'étendue de sa propre responsabilité de chercheur dans le contexte tendu qui a suivi la publication de l'encyclique Spiritus Paraclitus, un an plus tôt, et qui condamnait toute méthode d'analyse de la Bible outrepassant les limites interprétatives voulues par les Pères de l'Église. Lagrange adapte alors au mieux son propos pour continuer à vivre sa double fidélité à l'exégèse biblique critique et à la théologie catholique, non sans déchirement intérieur à en croire ses biographes.

 De nos jours la position des exégètes est certes plus confortable. De fait, la porte largement ouverte à la méthode historico-critique, depuis Vatican II, a permis aussi l'entrée en scène d'autres paradigmes de recherche, parmi lesquels l'analyse structurale et sémiotique, la méthode narrative ou encore les lectures socio-historiques, rhétoriques ou psychologiques. Tous s'inspirent largement de démarches issues des sciences humaines pour les adapter à l'analyse du texte biblique et apportent de précieux compléments. Tous restent néanmoins dépendants de l'établissement du texte à partir des sources manuscrites, de l'analyse littéraire dans la langue originelle et, pour la plupart, d'une appréciation du contexte historique ; tâches qui relèvent de la méthode historico-critique qui demeure une étape incontournable. Elle met à la disposition de l'interprète non pas un texte définitivement expliqué, mais plutôt une délimitation soigneuse du champ des interprétations possibles. Malgré sa réputation de complexité, elle constitue ainsi le b.a.-ba de toute exégèse sérieuse. Une faculté de théologie catholique comme celle de Strasbourg se doit donc de l'intégrer à son cursus de formation. Elle n'a pas manqué de le faire et s'est même taillé une belle réputation dans le domaine de la recherche avec quelques figures emblématiques comme, pour s'en tenir à l'exégèse du Nouveau Testament récente, celle de Jacques Schlosser. Ce dernier exprimait la double appartenance de l'exégèse à la recherche scientifique et à la théologie en avant-propos d'un recueil de ses articles, fruit d'une longue et féconde carrière, en distinguant le travail de recherche proprement dit de sa visée ultime :

  • « Le titre (À la recherche de la Parole) choisi pour ce recueil est à double détente. Au plan littéraire et historique il veut évoquer l'investissement critique considérable qu'il faut faire dès lors qu'on cherche à restituer, pour ne prendre que ces exemples, la teneur et l'évolution des paroles de Jésus ou des premiers énoncés de la foi chrétienne dans le Nouveau Testament. Plus profondément, le titre exprime ce qui, pour moi, reste le but ultime de l'exégèse quand elle est menée dans le cadre de la théologie : la quête de la parole de Dieu dans sa dimension théologique et spirituelle (2). »

De l'avant-propos de 1921 à celui de 2005, une certaine distinction entre exégèse et théologie demeure. Il est cependant heureux que le déchirement vécu par le Père Lagrange puisse aujourd'hui se décliner dans l'épanouissement d'une étude et d'une recherche « à double détente ». C'est ce que l'on peut souhaiter à tous ceux qui se consacrent à l'étude et à l'interprétation du Nouveau Testament et de la Bible.

(1) M.-J. LAGRANGE, Évangile selon saint Luc (Études Bibliques), Paris, Gabalda, 1921, p. II.
(2) J. SCHLOSSER, À la recherche de la Parole. Études d'exégèse et de théologie biblique (Lectio Divina 207), Paris, Cerf, 2006, p. 13.

Nathalie Siffer et Denis Fricker
Exégèse du Nouveau Testament

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La pensée du mois

« On entend pourtant encore assez souvent des accusations (envers l'exégèse critique) : à force de disséquer le texte, il n'en resterait qu'un cadavre. Ces reproches sont-ils mérités ? Ils l'ont sans doute été à une certaine époque, et ils le sont peut-être encore partiellement, dans la mesure où la critique reste négative. Mettre en doute la vision traditionnelle sans rien reconstruire peut être destructeur. Le bilan global, cependant, me semble positif. La démarche de l'historien a toujours quelque chose de subversif, dans la mesure où il montre que l'image que nous nous faisons du passé, et donc de notre origine, ne correspond pas au réel. La critique porte non sur le texte biblique, mais sur nos préjugés, sur nos habitudes de lecture, sur nos illusions. Depuis trois ou quatre siècles, nous ne pouvons plus échapper à la question : au-delà de ce qui nous a été enseigné, au-delà des images pieuses, que s'est-il vraiment passé ? Si nous ne nous posons pas la question personnellement, la société la pose pour nous, et si nous voulons y répondre avec honnêteté, il n'y a qu'un seul chemin : mener l'enquête avec toute la force de notre esprit critique. Certains croyants considéreront ce chemin comme périlleux, mais comment ne pas voir que le fondamentalisme, qui consiste à prendre chaque phrase au pied de la lettre et à y voir directement la parole de Dieu, comporte des dangers plus grands encore ? Dans notre monde où les fanatismes prennent de la vigueur, où la tentation sectaire et la crispation identitaire sont réelles, l'esprit critique est un antidote salutaire. »

Extrait de : « Du bon usage de l'exégèse historique », Conférence de Jacques VERMEYLEN à Lille, le 11 octobre 2008, lors de la célébration de son éméritat (http://www.catho-bruxelles.be/Du-bon-usage-de-l-exegese).
Jacques Vermeylen étant décédé tout récemment, nous saluons ici la mémoire d'un exégète de l'Ancien Testament toujours prêt à collaborer avec ses collègues du Nouveau Testament et qui savait faire dialoguer entre elles les différentes méthodes d'exégèse.

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Lectures

La série « Commentaire biblique : Nouveau Testament »

Voilà 10 ans déjà que paraissait le premier volume de la collection Commentaire biblique : Nouveau Testament (CbNT) avec le commentaire de l'évangile de Marc écrit par Camille Focant, édité en 2004. Publiée par les éditions du Cerf, cette série de commentaires scientifiques bénéficie désormais d'une large reconnaissance dans le monde de l'exégèse francophone. Pour chaque écrit du Nouveau Testament, le CbNT veut présenter une étude soignée, qui met l'accent aussi bien sur la valeur historique et l'expression littéraire que sur le message religieux et théologique. Cette collection s'adresse aux exégètes et à tout spécialiste de la littérature ou de l'histoire antique, mais aussi aux enseignants et aux étudiants en théologie, aux prêtres et aux pasteurs, ainsi qu'aux laïcs qui ont acquis une formation théologique solide.

Rédigés par des spécialistes réputés, les volumes publiés à ce jour recouvrent déjà les grandes traditions du Nouveau Testament : l'évangile selon Marc (C. Focant), l'épître aux Romains (A. Gignac), l'épître aux Galates (J.-P. Lémonon), l'épître aux Éphésiens (C. Reynier), les deux lettres à Timothée (M. Gourgues), la lettre à Tite (M. Gourgues), la première épître de Pierre (J. Schlosser), les trois épîtres de Jean (M. Morgen).

Gageons que le succès de cette série, déjà fortement plébiscitée par les lecteurs d'horizons divers à la recherche d'un commentaire spécialisé en langue française, n'en est qu'à ses débuts !

Vient de paraître : « L'Écriture mise en discours. L'argument scripturaire dans les discours directs du Nouveau Testament », édité par N. Siffer et D. Fricker

L'Écriture juive occupe une place de choix dans l'arsenal argumentaire des rédacteurs du Nouveau Testament. Ce constat vaut tout spécialement pour la forme littéraire du discours rapporté, fort prisée dans l'Antiquité, qui se situe à la croisée de l'oral et de l'écrit, de l'événement passé et de sa relecture. Dans ce contexte, le discours direct est un procédé qu'affectionnent tout particulièrement les rédacteurs des Évangiles et du livre des Actes, qui en font le support de leur rhétorique narrative. Tandis que les discours renvoient dans les Évangiles surtout aux paroles de Jésus, ils se réfèrent dans les Actes essentiellement aux premières prédications chrétiennes. Il est frappant de constater à quel point les uns et les autres convoquent les textes scripturaires de l'Ancien Testament pour les insérer dans leur propre démonstration.

C'est ce dernier aspect qui constitue l'angle choisi pour notre ouvrage collectif L'Écriture mise en discours. L'argument scripturaire dans les discours directs du Nouveau Testament, numéro 83 des Cahiers de la Revue Biblique, qui vient de paraître. Comme enseignants-chercheurs en exégèse du Nouveau Testament, nous avons voulu proposer une approche originale qui a abouti à cette collection d'articles résultant d'une coopération internationale avec des contributeurs issus de France, du Luxembourg, de Madagascar et de Côte d'Ivoire.

Au final, le parcours effectué au sein des différentes traditions narratives du Nouveau Testament témoigne d'une réelle diversité dans l'usage argumentatif de l'Ancien Testament. Citée au cœur de discours directs, l'Écriture est posée sur les lèvres de quelques orateurs dont l'autorité renforce les effets de la citation. Effets sur l'auditoire supposé par le récit, mais effets également sur l'ensemble de la perspective théologique du narrateur développée dans son œuvre. La citation scripturaire devient ainsi un rouage fondamental dans le déploiement de l'argumentation christologique, à la frontière des traditions juives et des premières traditions chrétiennes.

NS et DF

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Informations diverses

  • Journée de formation pastorale : « Les célébrations de la Parole », mardi 9 décembre 2014 de 9h à 16h30 au Palais universitaire de Strasbourg.
  • Journée d'études du séminaire Bible et littérature : « La ville. Déclinaisons bibliques et littéraires », jeudi 11 décembre 2014 de 9 à 12 h et de 14 à 17 h, Palais universitaire, salle 47.
  • « Construction et évolution des identités religieuses dans le judaïsme ancien et le christianisme primitif. Textes et traditions », journée d'études organisée par l'Équipe de recherche en exégèse biblique de Strasbourg (EREB) et l'Institut de théologie protestant de Landau, 20-21 mars 2015 à Strasbourg.
  • "Le don de Noël", présentation d'expression dramatique par le groupe de 1ère année (SP), jeudi 18 décembre 2014 à 16 h, salle Tauler. A l'issue de la présentation l'Amicale des étudiants de théologie catholique offrira un goûter de Noël avec mànnala et boissons. Soyez les bienvenus !

Soutenances de thèse

  • Améyo Didjoumdiriba Léocadie-Aurélie Billy : La maternité adolescente au Togo. Une interpellation pour l'Église et la société, sous la direction de Bénézet Bujo et de René Heyer.
    Préparée en cotutelle, la thèse est soutenue à Fribourg (Suisse) le 15 décembre 2014 à 15 h 30.
  • Henri Fidèle Moto : L'accès à l'eau potable en milieu rural au Cameroun. A la recherche d'une approche éthique et théologique du développement, sous la direction de Marie-Jo Thiel, 16 décembre 2014 à 14 h, Salle Fustel, Palais Universitaire.
  • Elisabeth Emmanuelle Billoteau : Julian de Norwich, mystique et théologie, sous la direction de Simon Knaebel, 19 décembre 2014 à 14 h, Salle Tauler, Palais Universitaire
  • Zéphirin Ligopi Linzuwa, La lutte contre la pauvreté comme une quête du sens, sous la direction de René Heyer et Marc Feix, 19 décembre 2014 à 14 h, salle Ourisson, 4, rue Blaise Pascal.

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